29/12/2003

Confidence

Je fis sa connaissance en 1879. C’était pour une toile dont j’ai oublié le nom. ‘Kratès’... ‘Kratès’ quelque chose. Il cherchait des modèles. Il me fit patienter plus d’une heure dans son atelier surchauffé, aux relents d’opopanax et de cyclamen. A cette époque, je ne savais rien de lui ou presque. Il fréquentait Baudelaire et les maisons closes. ‘Cet homme célèbre la luxure et la perversité’ murmurait-on dans le tout Paris.

A mon grand étonnement, je vis apparaître un homme élégant, au regard tendre et profond. Un regard pénétrant. Rassurant. D’emblée, il me demanda ce qu’évoquait pour moi l’image du cochon. Je répondis sans trop réfléchir : ‘aux hommes... le cochon me fait penser aux hommes’. Ma réponse sembla lui plaire. Il sourit. Voilà donc celui dont tout le monde parle. Le sataniste, le libertin, le polygame. Sur sa demande, je me dévêtis. ‘Qu’avons-nous donc en commun avec les cochons ?’ me demanda-t-il amusé. J’hésitai quelques secondes avant de prononcer naïvement : ‘Comme vous, ils sont bestials et stupides. Comme vous, les femmes les mènent en laisse en leur donnant l’impression qu’ils dirigent’. Cette arrogance, plutôt inhabituelle, me surprit. Je me tenais là... nue, chaussée, gantée, coiffée de soie... à comparer les hommes aux cochons ! Cela sembla toutefois lui plaire car, souriant, il commença à peindre. Instinctivement, je pris la pose et fis semblant de tenir un cochon en laisse. Ne pas éclater de rire. Me concentrer. Spontanément, je saisis un morceau de soie blanche et me bandai les yeux. Une étoffe à ce point fine et délicate que ma vision s’en vit à peine altérée. Je l’observais par transparence. ‘A quoi pensez-vous ?’ me demanda-t-il. ‘A mes amours disparues’ répondis-je inspirée.

Quatre jours plus tard, le tableau était terminé. Les critiques virent dans cette oeuvre l’image de la luxure pilotant une femme aveuglée par son désir. Bien entendu, ils se trompaient. Nous le savions. Ce fut notre secret. Jusqu’à aujourd’hui. (...)
 
1879, Pornokratès, eau-forte et aquatinte, Musée Félicien Rops, Namur

11:06 Écrit par julie | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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